Interview d'un expert en éducation Etienne Récamier Crédit: Steven Brochen

Interview – « Il ne faut pas que l’école devienne une cocotte minute ! »

Publié dans Actualités

Etienne Récamier est coordonateur du Centre de Liaison de l’Enseignement et des Médias d’Information de l’académie de Paris. Il répond à nos questions autour du lien qui unit éducation aux médias et éducation civique.

Suite aux événements de janvier, de nombreux espoirs se sont portés sur l’Ecole, pour réaffirmer les valeurs républicaines…
J’ai une collègue enseignante, dans le 19e arrondissement de Paris. Elle me faisait part de ses inquiétudes d’un « retour de flammes », à cause de la stigmatisation de certains.
Nous avons une responsabilité, en tant que citoyens, de nous interroger sur cette mise à l’écart d’une part de la société. Certaines personnes se font systématiquement contrôler par la police et doivent masquer leur prénom pour avoir accès à un travail ! On a beaucoup parlé de liberté d’expression ces temps-ci, mais peu de ces questions sociétales. Il y a chez de nombreux jeunes un sentiment de rejet, de ne pas faire partie du projet de la France de demain. Nous avons deux possibilités : continuer à ne pas les entendre, ou bien essayer de les écouter pour construire ensemble.
Pourquoi pas travailler sur les faux-concepts, souvent véhiculés par les médias ? Ces généralités, ces globalisations… Par exemple, quand on parle de monde arabo-musulman, il ne s’agit pas d’un monde unique. Il y a autant de différences que dans le monde dit « occidental ». D’ailleurs, pourquoi pour l’un, faire une référence géographique et l’autre, une référence ethnique ?

Comment déconstruire ces messages globalisants ?
Nous sommes à la frontière entre l’éducation aux médias et l’éducation à la citoyenneté en décryptant les messages médiatiques d’un point de vue citoyen. Sans entrer dans la confrontation, on peut dénoncer les usages médiatiques, déconstruire les faux-concepts. Nous sommes tous responsables de cela, que l’on soit journalistes, parents, enseignants…

Les enseignants ont également beaucoup réagi sur les thèses conspirationnistes qui se sont diffusées peu après les événements…
Il y a un problème de fiabilité de l’information. On trouve sur Internet des éléments troublants qui entraînent sur des fausses pistes, car mal interprétés par des personnes fragiles dans leur capacité à distinguer les choses. Nous vivons dans un monde complexe avec de multiples perceptions différentes de la réalité.
Nous devons nous interroger : quels codes de lecture de l’actualité ont nos élèves ? Quels sont les médias dans lesquels ils ont confiance ? Et les faire enquêter eux-mêmes sur leurs consommations médiatiques.
On peut alors travailler sur le message, son émission, sa réception, et la responsabilité de l’émetteur sur la réception du message.
Et puis il est important d’aborder l’apprentissage de la tolérance, de la différence de l’autre, à travers toutes ses identités.

Comment éduquer à la tolérance et à ces valeurs républicaines, concrètement ?
On peut travailler sur la multiplicité des approches. Par exemple, regarder comment une même information a été traitée dans plusieurs médias. Pourquoi sont-ils différents ? Parce qu’on ne regarde pas du même endroit ! Nous n’avons pas le même « point de vue ».
Concrètement, l’enseignant peut faire une activité autour de la photo de presse. Il choisit une photo et demande à chacun de la commenter. On va entendre très vite des différences de points de vue. Et de l’intolérance : « Non, ça ne veut pas dire ça ! » L’enseignant met alors en lumière cette intolérance et le fait de croire qu’il n’y a qu’un sens « vrai », le sien.
Dans un deuxième temps, il montre la légende de la photo. Là, on s’aperçoit souvent que tout le monde a tort ! La photo n’a pas été prise à tel endroit, les personnes représentées ne sont pas celles que l’on croyait…
Cet exercice, c’est une petite leçon de vie, un moment de vivre-ensemble, très concret.
Je pense que c’est plus efficace que d’aborder la citoyenneté frontalement.
Là, l’exercice a montré la diversité des interprétations et que le récepteur de ne doit pas imposer son interprétation.

Il faut donc provoquer le débat à l’école ?
Oui, les élèves doivent prendre la parole. Si on ne le fait pas, l’école devient une cocotte-minute !
On peut les faire écrire dans un journal d’école, leur faire produire des textes par n’importe quel média (web, papier…). Ensuite, il faut voir avec eux où sont les limites de la liberté d’expression, travailler ensemble sur une charte, mais ne pas leur imposer directement. Une charte, par définition, ça se construit ensemble !
Le média scolaire, comme nous le proposons au CLEMI à travers « les classes media », c’est un lieu de vie et d’expression. C’est aussi une manière « d’entreprendre à l’école ». C’est important de placer les jeunes dans cette posture d’entreprendre ensemble, d’avoir un projet.
Sortir du cadre de l’enseignement « traditionnel » où 30 enfants écoutent un prof’ !

L’école doit donc aussi inviter d’autres acteurs dans l’établissement ?
Oui, mais attention, c’est l’enseignant qui garde la maîtrise pédagogique. Il peut être aidé d’associations, de journalistes intervenants, mais il doit rester le patron. A chacun son métier !
Aujourd’hui, il faut donc accompagner les enseignants dans leur maîtrise des codes médiatiques, car on ne peut plus avoir deux catégories de savoirs : ceux de l’école et ceux des médias. On ne peut pas continuer à développer une école fermée aux monde des médias, fermée aux savoirs qui viennent d’en dehors de l’école.

 


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