Journée Internationale de la Fille : le risque est grand de voir les progrès des 20 dernières années réduits à néant

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Depuis l’adoption à l’unanimité de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing, pour l’autonomisation des femmes en 1995, des progrès notables ont été enregistrés pour les droits des filles et des femmes de ce monde. Reste qu’aujourd’hui la multiplication des crises et des conflits risque de réduire à néant les avancées et de condamner à l’obscurité et au silence les générations futures. En cause le manque de financement et d’attention portée à l’éducation des filles, seule garant d’une véritable égalité de genre. 

Difficile cette année de célébrer la Journée Internationale de la fille (11 octobre) sans penser au sort tragique et ignoble que des millions de jeunes filles connaissent actuellement au cœur de l’Afghanistan ! Elles qui, du jour au lendemain, ont perdu leurs droits les plus fondamentaux et essentiels ; elles, qui, en un instant, ont été condamnées à disparaître en tant que sujets de droits, en tant que citoyennes libres, éduquées et éclairées ; elles qui ont été une fois de plus rejetées dans l’obscurité et l’ignorance. L’Afghanistan, l’un des pays les plus pauvres du monde, avait pourtant fait d’importants progrès au cours des dernières années : le droit à l’éducation pour tous, filles et garçons, était ainsi inscrit dans la constitution afghane avec près de 9 années d’éducation obligatoire. En moins de vingt ans, près de 2,5 millions de petites filles avaient été scolarisées à l’école primaire et le taux d’alphabétisation des femmes avait doublé, passant de 17% à 30% entre 2001 et 2018. Il y a moins de deux ans encore, 4 étudiants sur 10 étaient des femmes, contre 0 sur 10 vingt ans plus tôt. Oui mais voilà, l’arrivée des Talibans aux pouvoirs risque aujourd’hui de réduire à néant tous les progrès obtenus, avec l’introduction de nouvelles lois et règles limitant les droits des filles les plus fondamentaux, accentuant les risques de mariages et de grossesses précoces, de violences physiques et morales à l’égard de femmes, jeunes et moins jeunes réduites à l’état d’objet et de servitude absolue. 

De l’Afghanistan à l’Afrique : des jeunes filles privées de leurs droits

Il serait malaisé de croire que la situation en Afghanistan, extrême, est unique et singulière. Hors situation de crise, les droits des jeunes filles sont de fait très peu respectés. Le monde compte près de 1,2 million de naissances féminines manquantes chaque année. La Chine et l’Inde en représentent entre 90% et 95% du fait d’une nette préférence et d’une pré-sélection  en faveur des garçons. Plus de 130 millions de filles (primaire + secondaire) ne sont pas scolarisées dans le monde et celles qui y ont accès souffrent d’une éducation de très mauvaise qualité qui ne leur donne pas les moyens d’accéder à l’autonomie. Environ 1 fille sur 4 entre 15 et 19 ans n’est ainsi ni employée ni en formation contre 1 garçon sur 10 au même âge. Enfin, chaque année, 12 millions de filles mineures sont mariées. Et plus de 150 millions risquent de l’être avant leur dix-huitième anniversaire d’ici à 2030. En temps de crise, politique, économique ou sanitaire, leur situation est encore plus dramatique. Lorsque les ressources financières diminuent, lorsque que les tensions augmentent, les filles sont souvent les premières à être déscolarisées pour aider à la maison. Elles ont plus de risques d’être mariées de force, très jeunes, reléguées à la maison, aux tâches domestiques, violentées…la crise de la COVID-19 n’a pas fait exception et a largement mis en lumière la fragile situation des jeunes filles. Les fermetures d’écoles, les stratégies de distanciation sociale et de confinement ont eu un impact terrible sur elles et ont énormément limité leur accès à des programmes d’apprentissage à distance. Elles ont dû prendre soin des enfants confinés et augmenter leur quota de tâches domestiques. Elles ont eu plus de difficultés d’accès à des services sanitaires et ont été davantage exposés à la violence : près de 4 millions de filles ont été ou seront mariées de force pendant les prochains mois, la fermeture des écoles pourrait entraîner une augmentation de près de 65% des grossesses précoces, et les Nations unies redoutent une augmentation du nombre de mutilations génitales féminines de 2 millions cette année en raison de la COVID-19

En cause un sous-financement de l’éducation des filles

Mais si la situation des jeunes filles depuis 1995, date de l’adoption à l’unanimité par plus de 180 pays de la Déclaration et du Programme d’action de Beijing pour l’autonomisation des femmes, reste aussi fragile, si les progrès enregistrés peuvent être aussi facilement balayés, il n’y a pas de hasard. Depuis plusieurs décennies la volonté d’atteindre une égalité de genre, de favoriser l’autonomisation et l’empowerment des filles a certes été proclamé haut et fort, mais force est de constater qu’il ne s’est souvent agi que de belles paroles, dépourvus d’actes concrets et d’investissement financier lourds. Longtemps l’éducation des jeunes filles, notamment, est restée le parent pauvre de l’aide au développement, laissant sur le bas de la route des millions de jeunes filles privées de toute possibilité d’apprendre et de se former, de connaître leurs droits et de les faire respecter. L’éducation, source de savoirs, de droits et d’émancipation est pourtant le véritable catalyseur de l’égalité entre les femmes et les hommes et un fil d’or essentiel vers l’autonomie et la liberté de la moitié de l’humanité. Un changement significatif semble s’être amorcé en 2021 avec la tenue en juillet dernier en France du Forum Génération Égalité. Celui-ci s’est achevé sur un engagement inédit pour l’avenir de millions de jeunes filles. Un plan d’action globale de 5 ans d’une valeur de 40 milliards de dollars pour parvenir d’ici à 2026 à l’égalité de genre. Reste à espérer que les paroles seront suivies d’engagements concrets et significatifs, que cette fois une impulsion autre sera donnée et que le quotidien de millions de jeunes filles s’en trouvera nettement et durablement améliorée. Car il n’y aurait rien de pire, 25 ans après ce forum, et 50 après la Déclaration de Beijing, de faire l’amer constat d’un nouvel échec.