Journée Mondiale des Enseignants : à quand une véritable reconnaissance ?

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Les récentes crises, sanitaires, politiques ou naturelles, ont mis en lumière le rôle indispensable des enseignants, ces héros du quotidien sur les épaules desquels ne reposent rien de moins que l’avenir des enfants et des citoyens de demain. Les célébrer une fois par an, le 5 octobre par exemple date de la Journée Mondiale des Enseignants, est certes indispensable mais insuffisant  au vu des conditions et des risques dans lesquels ils exercent. Aide et Action demande à ce que la profession enseignante, souvent reléguée en arrière plan, soit enfin mise à l’honneur après le sacrifice intense de ces deux dernières années. 

Depuis son adoption en 1994 par les Nations unies, la Journée Mondiale des Enseignants permet chaque année de mettre en lumière et à l’honneur la profession des enseignants, de faire le point sur les progrès accomplis et les nombreux défis qu’ils rencontrent. Chaque année, il est commun de rappeler le travail extraordinaire réalisé par ces héros du quotidien, dont la mission, toujours plus complexe, consiste à amener à bon port les jeunes marins ou naufragés et de former les générations de demain, non seulement en leur donnant les bases de l‘éducation mais également celle de la morale, de la citoyenneté mondiale et de la solidarité. Leur rôle est d’autant plus impressionnant en temps de crise : au-delà de garantir un apprentissage indispensable, ils facilitent surtout le retour à la vie normale, offrent un soutien pyscho-social essentiel, permettent l’oubli du trauma et donnent l’opportunité de se reconstruire via le savoir. 

Des héros du quotidien

Durant la pandémie de COVID-19, les enseignants partout dans le monde ont fait preuve d’une créativité, d’une énergie et d’un leadership débordant pour parvenir envers et malgré tout à éduquer nos enfants. Ils ont dispensé leurs cours via les nouvelles technologies, via radio ou télévision, ils ont créé des groupes d’entraide sur whatsapp, ils ont  repensé les contenus, trouvé de nouveaux moyens de communiquer avec leurs élèves, de les intéresser malgré la distance et de les suivre un par un. Dans de nombreux pays à faible revenu, où l’accès à Internet et aux réseaux de téléphonie était limité ou nul (au niveau mondial, environ 50 % et 43 % des ménages, respectivement, ne possèdent pas d’ordinateur et n’ont pas accès à Internet), les professeurs ont préparé des devoirs à faire à la maison pour leurs élèves, ils ont réalisé des cours en petits groupes notamment pour les populations les plus marginalisées. Ils ont fait du porte à porte, distribué des repas scolaires, rendu visite à des familles pour les inciter dans cette période difficile à prioriser l’éducation de leurs enfants. Ils n’ont pas compté leurs heures, ni leurs efforts. Ils ont continué, coûte que coûte, pour assurer l’éducation de leurs élèves. Mais à quel prix ? 

Une crise sans pareille

Les crises successives ont surtout exacerbé les conditions extrêmement difficiles dans lesquelles ils exerçaient déjà leurs métiers. La crise de la COVID-19 a été de ce point de vue particulièrement révélatrice et a ajouté une charge de travail considérable sur les épaules des enseignants: certains ont perdu tout salaire durant la fermeture des écoles, d’autres ont acheté leurs propres matériels, ils ont dû eux-mêmes inventer les cours faute de ressources pédagogiques adaptées, ils ont dû innover et créer de nouveaux moyens de communiquer dans une solitude la plus souvent absolue sans formation ni accompagnement. Autant de difficultés qui se sont ajoutés à une condition déjà difficile : un salaire très bas, une absence de formation adéquate, un ratio prof-élèves trop élevés. « La vraie question, c’est que fait-on de l’éducation ? Les enseignants manquent de moyens et d’accompagnement, notamment psychologique. On est seuls face à nos classes. Les parents nous considèrent comme un produit marchand et quand leurs enfants sont en difficulté, ils appellent le service après-vente pour que les directeurs remettent en cause leur recrutement.», explique une enseignante française au journal Libération en date du 14 septembre.

Beaucoup d’enseignants se sentent aujourd’hui seuls, méprisés des parents comme de leur hiérarchie. D’après une enquête réalisée conjointement par l’UNESCO, l’UNICEF et la Banque mondiale sur les réponses apportées au COVID-19, seulement la moitié des pays couverts par l’enquête ont proposé à leurs enseignants une formation complémentaire sur l’enseignement à distance, et moins d’un tiers leur ont offert un soutien psychosocial pour les aider à gérer cette crise. La pandémie a porté  un coup fatal au moral, à la motivation et aux moyens de subsistance des enseignants. Pas étonnant donc que ces conditions difficiles aient encore accru la détresse de nombreux professeurs déjà éreintés et aient entraîné un fort nombre de démissions. On estime aujourd’hui qu’il faudrait, au niveau mondial, 69 millions d’enseignants pour assurer l’éducation primaire pour tous d’ici à 2030, conformément aux objectifs de développement durable des Nations Unies (plus de 24 millions pour le primaire et de 44 millions pour le secondaire), soit un effectif proche de l’ensemble du corps enseignant des cycles primaire et secondaire en 2019.Or aujourd’hui clairement peu de pays échappent à une forte pénurie d’enseignants. Le métier ne fait plus rêver et ce depuis longtemps. 

Des enseignants en première ligne

Il le fait d’autant moins que les différentes crises ont surtout montré qu’au-delà des conditions difficiles, les enseignants sont désormais en première ligne,  sur le front de toutes les guerres, victimes des attaques, exposés aux pires dangers et fléaux, au risque de leur santé et de leur vie. Le professeur français d’Histoire-Géographie Samuel Paty lâchement assassiné en novembre dernier restera à jamais l’un des trop nombreux visages de ces enseignants martyrs, devenus la cible de fanatiques en raison de leurs savoirs et de la liberté de penser qu’ils représentent. Le métier d’enseignant n’a plus rien de banal, il est aujourd’hui un métier à risque, une clef essentielle pour l’avenir de nos enfants, pour le monde de demain, pour la tolérance et la paix. Ne pas accorder aux enseignants la reconnaissance et le respect qu’ils méritent est donc intolérable, inadmissible, notamment au vu des sacrifices des années passées et des menaces à venir. 

Il ne s’agit pas seulement d’augmenter leurs salaires. Il est également impératif d’améliorer leurs conditions de travail avec une formation initiale et continue de qualité, de leur apporter aide, soutien et moyens, de fournir des ressources pédagogiques adaptées, de développer leurs compétences de leadership pour favoriser une éducation de qualité et inclusive à tous les niveaux. Seuls les enseignants parviendront à tenir la barre face aux crises nombreuses et multiples qui ne manqueront pas malheureusement de venir bouleverser notre quotidien et celui de nos enfants. Renforcer leurs résiliences, leurs capacités d’adaptation, de leadership, d’invention, de création n’est donc pas un cadeau que nous leur faisons mais bien une opportunité dont nous ne pouvons aujourd’hui pas nous passer. L’avenir de notre monde en dépend.