L’Express : Mariages forcés, déscolarisation… La pandémie expose les jeunes filles aux violences

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Publié le 04/09/2020 par Céline Delbecque, dans L’Express

Crédit photo : Vincent Reynaud-Lacroze

La pandémie de coronavirus a aggravé les conditions de vie de milliers de jeunes filles à travers le monde, qui font face à de multiples violences.

C’est l’un des nombreux “effets pervers” du confinement : alors qu’au plus fort de la crise, environ 1,5 milliard d’élèves ont été touchés par la fermeture de leur établissement scolaire, des millions d’entre eux pourraient ne jamais retrouver le chemin de l’école en cette rentrée. Destructions d’emploi massives, précarité économique, contexte sanitaire tendu…”Dans les pays les plus pauvres, la scolarisation des enfants n’est plus la priorité”, explique Charles-Emmanuel Ballanger, directeur général international d’Aide et Action.

“Environ 25 millions d’enfants pourraient ainsi quitter définitivement le système scolaire après la crise, parmi lesquels 11,2 millions de petites filles”, indique à L’Express Farah Malek-Bakouche, chargée de plaidoyer international au sein d’Unicef France. “Et nos inquiétudes se cristallisent particulièrement autour de cette dernière donnée”, confie Charles-Emmanuel Ballanger. “Car sans école, ces petites filles sont livrées à elles-mêmes”, tranche-t-il.

Non-protégées par le système éducatif, ces jeunes femmes seront en effet “largement plus exposées aux violences sexuelles et physiques, aux mariages forcés, aux grossesses précoces ou aux excisions”, explique le responsable associatif, dénonçant une situation “extrêmement inquiétante”. Les premières estimations de l’Unicef sont sans appels : selon l’organisme, la déscolarisation des jeunes filles pourrait ainsi engendrer sept millions de grossesses non-désirées supplémentaires sur dix ans, 13 millions de mariages forcés, et deux millions de mutilations génitales à travers le monde.

“Charge supposée”

“Cette pandémie n’a fait qu’aggraver le problème de la scolarisation des jeunes filles dans le monde”, décrypte pour L’Express Julien Beauhaire, chargé de communication au sein de l’ONG Plan International. “En situation de crise, comme ici avec le Covid, les jeunes filles font face à un risque de déscolarisation deux fois et demi plus élevé que les garçons”, explique-t-il, rappelant que 743 millions d’écolières ont été privées d’enseignement durant le coronavirus.

Pour Charles-Emmanuel Ballanger, ces conditions d’exclusion sont multiples. “En pleine crise, les filles sont considérées comme les premières à devoir rester à la maison, pour participer aux travaux ménagers ou à la tenue de la maison”, analyse-t-il. “Elles sont également vite considérées comme un poids économique supplémentaire : une bouche à nourrir, un corps à vêtir… Elles deviennent une charge supposée pour la famille, et leur éducation n’est plus la priorité”, résume le directeur d’Aide et Action.

L’accès au digital, lui aussi, prive de nombreuses petites filles d’un enseignement. “Dans les familles qui ne disposent que de peu de matériel informatique, on donne la priorité au frère, au père, à l’homme en général”, souligne Farah Malek-Bakouche, estimant par ailleurs que la fracture numérique “n’est pas que technologique”. “On estime que les filles n’ont pas les compétences, qu’elles ne sont pas faites pour la technologie ou la science. En temps de confinement, elles resteront à la maison, avec tous les risques que cela incombe”, ajoute-t-elle.

“Retour en arrière absolument catastrophique”

Ces “risques” sont bien connus des associations : la pandémie d’Ebola en Afrique subsaharienne, de 2014 à 2016, sert notamment de “modèle” aux spécialistes pour calculer le futur impact du coronavirus sur les jeunes femmes dans les années à venir. Ainsi, selon l’Unicef, la fermeture des écoles en Afrique de l’Ouest pendant Ebola a contribué à une hausse marquée des cas de négligence, de travail des enfants, d’agression sexuelle et de grossesse chez les adolescentes. En Sierra Leone, le nombre de grossesses chez les mineures pendant cette période a même plus que doublé, pour atteindre 14 000 cas.

“Sans revenus, les parents sont tentés de marier leurs filles plus tôt : du même coup, ils se délestent d’une charge économique supposée, tout en touchant parfois une somme de la famille du conjoint”, explique Farah Malek-Bakouche. Parallèlement, alors que les centres de santé ferment et que les écoles n’assurent plus leur rôle de prévention, le nombre de grossesse précoce explose. “Durant le coronavirus, 47 millions de femmes n’ont pas eu accès aux contraceptifs”, illustre Julien Beauhaire. “C’est un retour en arrière absolument catastrophique, qui fait craindre une nette hausse de maladies sexuellement transmissibles, d’avortements illégaux, et malheureusement de grossesses précoces”, regrette-t-il.

Pendant la phase critique de la crise, l’accès restreint aux services de santé a également eu des conséquences graves chez les adolescentes et les femmes – en raison des restrictions de déplacements, de nombreuses jeunes filles se sont vues dans l’incapacité d’accéder à de tels services, alors même qu’ils étaient disponibles. “On a vu des jeunes femmes atteintes de maladies chroniques, comme le diabète, qui n’avaient plus aucun accès au soin”, témoigne Farah Malek-Bakouche.

“L’école était également considérée comme un lieu de sécurité et de socialisation, où les jeunes femmes en difficulté étaient écoutées, et où leurs droits étaient respectés. Elles y apprennent à dénoncer, à refuser les coups, les injures, les violences”, fait valoir Julien Beauhaire. Face à un tel taux de déscolarisation, “tout ce travail est anéanti”, déplore-t-il.

Situation “d’extrême urgence”

“Mais, si la situation est grave, cette déscolarisation n’est pas une fatalité”, tient à préciser Farah Malek-Bakouche. Face à une situation “d’extrême urgence”, différents organismes dont l’UNESCO, le Fonds Malala, Plan International ou l’Unicef ont ainsi émis différentes recommandations, dans un guide intitulé Reconstruire l’égalité : Guide de rescolarisation des filles. Ces associations y exhortent les gouvernements et les autorités concernées à prendre des mesures concrètes pour veiller à la protection des enfants à travers le monde.

“Le nerf de la guerre, c’est malheureusement l’argent”, indique à L’Express la chargée de plaidoyer. “Il faut continuer à impliquer les communautés, les jeunes filles et les femmes dans la prévention, tout en repensant dans son intégralité le système éducatif”, avance-t-elle. “Il y a également tout un travail législatif à entreprendre”, ajoute Farah Malek-Bakouche, indiquant qu’il est “aujourd’hui primordial de faire passer des lois pour interdire le mariage des enfants, ou pour augmenter l’âge de l’éducation obligatoire”.

Un travail “d’analyses de données” est, lui aussi, demandé par la majorité des associations. “Il faut un réel travail d’évaluation, qui permette de savoir combien de filles sont touchées par ces phénomènes, pourquoi, comment, afin de se baser sur des données concrètes lors de nos travaux”, explique Farah Malek-Bakouche. Afin de former les premiers secours à la gestion de révélations concernant des violences liées au genre, et collaborer avec les services de santé pour soutenir les survivants de ces violences, l’Unicef a par ailleurs publié un Guide poche sur la violence liée au genre.

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