En photo, Marie-José Chombart de Lauwe lors d'une interview accordée à Aide et Action Crédit: Steven Brochen

Marie-José Chombart de Lauwe : « Même en France, en Europe, où en principe les droits de l’enfant, à sa famille, à l’école, devraient être préservés, on constate de nombreuses atteintes »


 

A 91 ans révolus,  Marie José Chombart de Lauwe, grande figure de la résistance française durant la deuxième guerre mondiale et chercheur au CNRS milite encore et toujours pour les droits des peuples, notamment ceux des enfants. Elle nous fait l’amitié de devenir Ambassadrice d’Aide et Action et de soutenir notre mouvement pour une éducation de qualité pour tous. A l’occasion des 25 ans de la Convention des droits de l’enfant, qu’elle a contribué à préparer et à promouvoir, elle nous livre un témoignage unique.

AEA : Ce 20 novembre 2014, nous fêtons les 25 ans de la Convention Internationale des Droits de l’Enfant (CIDE). Pouvez-vous nous rappeler le rôle de cette convention ?

MJCdL : Pour simplifier, on peut la résumer avec 3 grands P.

Protection (protéger des atteintes aux droits), Prestation (de soins, de loisirs…) et Participation (comment impliquer l’enfant, le jeune à sa formation, comment en faire un citoyen, et prendre l’enfant comme un sujet qui va réfléchir à son statut.)

On a mis 10 ans, de 1979 déclarée année des droits de l’enfant, à 1989, année où l’on a réalisé la convention. Après 1989, il s’est agi de l’appliquer. Par exemple, pour le troisième P, nous avions réfléchi aux pédagogies actives. Par exemple à travers les Conseils Municipaux de jeunes.

AEA : Quelle éducation devons-nous donner au jeune pour en faire un bon citoyen de demain ?

MJCdL : Dès l’école, nous devons tenir compte de ses désirs en étant assez rigoureux. Du point de vue pédagogique, on peut résumer : autrefois, c’était « apprend et tais-toi, on va te remplir le crâne » et après 1968 « Tu peux tout dire », mais une libération un peu anarchique qui a amené des catastrophes aussi. Il y a besoin d’encadrements, de règles. Et puis il faut expliquer les règles, aider le jeune à les élaborer, tenir compte de son avis, mais voir les implications. Par exemple, en classe, on va discuter dans l’école, étudier les interdits, voir ce sur quoi on tombe d’accord ensemble, modifier éventuellement, puis valider ensemble et s’y tenir, pour apprendre la responsabilité : « tu te soumets à la règle que tu as toi-même contribué à instaurer ».

AEA : Certains disent que les valeurs de citoyenneté et de solidarité sont en augmentation depuis 10 ans. Qu’en pensez-vous ?

MJCdL : Je ne suis pas si optimiste que ça. Dans le contexte de crise, beaucoup de Français sont en repli, inquiets. Au fond, ce sont des mouvements de la société civile dont des associations comme Aide et Action ou Amnesty, qui peuvent porter ces valeurs.  Il y  a un contexte de malaise, de souffrance qui fait que les gens se replient sur des intérêts personnels. Je pense à ces  forces de la société civile, comme mon camarade déporté Stéphane Hessel…quand il disait « Indignez-vous », je suis d’accord. Il y a une base qui crie, qui appelle…ce sont ces forces là qu’il faut mobiliser !

Parce que même en France, en Europe, où en principe les droits de l’enfant, à sa famille, à l’école,  devraient être préservés, on constate de nombreuses atteintes. On considère l’enfant comme un petit être secondaire, fragile, et puis bon, on verra, on le prendra en compte quand il grandira… C’est un repli par rapport à la personne de l’enfant…

AEA : Avez-vous un exemple concret ?

MJCdL : Eh bien, par exemple la pédophilie ! Les enfants maltraités, enfermés… Alors ça fait des grands mouvements d’indignation… Mais si on s’indigne, ça veut dire que des choses ont fonctionné qui n’auraient pas dû au regard des droits de l’enfant. Par exemple,  il y a une quinzaine d’années, il y a des gens qui ont dit  qu’utiliser l’enfant pour satisfaire les besoins de l’adulte était justifié  par le droit à l’enfant d’avoir une sexualité  Il y a des déformations comme ça, inadmissibles : c’est un accaparement de l’enfant pour satisfaire les envies de l’adulte.

AEA : Aujourd’hui, quelles thématiques du droit de l’enfant vous semble plus urgentes à faire parvenir au plus grand nombre ?

MJCdL : Il y a la faim, les déplacements de population…les conflits. On sait que dans les conflits, ce sont les premières victimes. C’est un des points essentiels, que l’on peut constater en ce moment, notamment au Moyen Orient. Et puis ils peuvent être utilisés dans les combats comme enfants-soldats. C’est inadmissible. Quand on les récupère après coup, il faut les rééduquer…Ils ont été éduqués à tuer ! Lors des conflits, nous avons constaté aussi l’utilisation du viol comme arme de guerre, notamment auprès de jeunes filles très jeunes. Comment pouvons-nous les rééduquer ces filles ? Quand une adolescente porte un enfant né d’un viol, l’enfant est condamné à l’avance : c’est l’enfant serpent, l’enfant-vipère. Tout ce qui se passe dans les conflits, c’est très violent. C’est un grand secteur à surveiller.